Dernière mise à jour le 7 février 2021 par LMD

Cette affiche a été réalisée par Christophe Gaudard pour l’exposition « Graphisme en pays de Chaumont » (2014-2015). Elle semble provoquer des réactions contrastées : on la trouve moche, drôle, audacieuse, « foutage de gueule », originale, non-maîtrisée, etc.
Le fait est que cette affiche reprend les codes d’un graphisme amateur, surchargeant d’effets le moindre élément, comme lorsque l’on apprend à maitriser les outils d’un logiciel et qu’on les utilise à outrance : on y trouve des dégradés arc-en-ciel, des polices étirées etc. Tout est fait pour signifier l’amateurisme, pour singer une personne qui maîtrise des fonctionnalités mais qui ne sait pas s’en servir pour former un tout cohérent. Bien évidemment, le contexte de création de cette affiche nous indique que cet aspect non-maîtrisé est en réalité réfléchi et volontaire : il s’agit d’une affiche pour un festival qui a lieu dans une ville réputée pour sa culture graphique, et son créateur est professeur aux Beaux-Arts : il connait son domaine.
Mais alors pourquoi cette esthétique ? Un des premiers éléments de réponse peut se trouver dans le thème de l’exposition : « Graphisme en pays de Chaumont », qui présente au grand public le métier de graphiste. Le thème de l’exposition est donc le graphisme envisagé par des non-initiés (en ce sens, on peut donc trouver l’affiche de l’exposition un peu vexante…).
Mais le thème est-il vraiment le seul facteur qui a poussé le graphiste a créer cette affiche polémique ? À mon avis non : il faut l’inscrire dans un cadre plus général du retour d’une esthétique kitsch.
Cette tendance assez récente s’est beaucoup popularisée avec internet. On observe un retour aux choses « mal faites », ainsi qu’un retour aux codes esthétiques des années 90-début des années 2000 : le glitch, les dégradés, les formes mal détourées, les couleurs criardes, etc. Ce qui m’intéresse ici, c’est pourquoi cette esthétique kitsch s’est autant démocratisée.
Il semble y avoir dans cette tendance une envie de montrer avec humour sa connaissance des codes. C’est une sorte de « private joke » : « je connais les usages du graphisme, les fautes à éviter, donc je peux me permettre de faire ces fautes de manière intentionnelle et en toute connaissance de cause, pour montrer que j’ai du recul sur mon domaine » : ainsi, seul les « initiés », ce qui connaissent les codes, peuvent saisir l’humour et l’ironie de la production.
Si l’on part de ce principe, l’usage d’une esthétique kitsch soulève de nombreuses questions :
– n’est-elle pas un peu excluante, un peu « snob », vis-à-vis de ceux qui n’ont pas cette culture visuelle ? (mais cette question du « faut-il faire du graphisme accessible à tous ? » a déjà beaucoup été abordée)
– cette esthétique se justifie-t-elle toujours ? N’est-ce pas parfois juste un tic formel qui se greffe à une production sans beaucoup de sens ?
– qu’est-ce que cette tendance traduit plus profondément dans l’univers du graphisme (et même dans d’autres domaines : la mode par exemple) ? Que signifie cette nostalgie de l’esthétique 90-2000 ?
En plus de cela, cette affiche s’inscrit dans le débat qui agite le graphisme français depuis des années : le design qui pense les usages ou le design qui pense la forme, Lure ou Chaumont. Les rencontres de Lure appuient la théorie que le design doit découler de l’usage que l’on va en faire, tandis que Chaumont considère le graphisme comme un champ d’expérimentation formelle. (à developper dans un autre article ?)
Par Marion Desmonnet