De Baudelaire à Leos Carax, en faisant un (gros) détour par Pixar et Ratatouille, on le constate à Paris et dans les métropoles : la ville est aussi multiple en identités qu’il y a d’individus. La ville se dédouble, se divise en myriades de facettes, miroirs, reflets… autant qu’il en faut pour s’y perdre. Mais comment s’y retrouver ? Comment s’identifier à elle ? Qu’est-ce qui, lorsqu’on dit « je viens de Paris », fait que l’on est effectivement parisien ? Y a t-il une âme, une aura parisienne ? Peut-on encore se reconnaître sous un drapeau ? Un #je suis Paris ? Un écusson ? … Un logo ?
C’est bien notre problématique. L’héraldique des villes disparaît au profit de logos, du grand « brand territorial ». On ne voit plus ni blason ni écusson mais, sans nostalgie ! Il serait risible de venir aux réunions du conseil régional en affichant ses armoiries, et en effet bien incommode de persévérer à les faire apparaître en bas d’une affiche touristique, à côté des armoiries d’autres villes. Quelle cacophonie ! Non, c’est le logo qui est choisis pour représenter les villes, à juste titre puisque les besoins de communications et supports ont évolués, se sont multipliés et diversifiés. On a besoin de cette lisibilité. Or, c’est souvent un logo lissé, créé pour se différencier radicalement du voisin, dans une logique concurrentielle, qui gomme et fait table rase du passé. Il y a perdition au passage de l’aspect vernaculaire, de l’aspect signifiant, de l’histoire et du symbole. Bref, de ce qui fait de ces signes quelque chose à quoi s’identifier, à quoi s’accrocher, et qui permet de dire « je viens d’ici ». On fait face à une misère symbolique des collectivités territoriales, et quant à la recherche d’unicité ! Les logos sont tous plus disparates les uns que les autres. Car en effet il n’y a a rien de moins territorial qu’un logo, qui a vocation à se faire connaître par tous, au-delà de ses frontières, et de façon optimale, pour des raisons marchandes. En fait, il serait plus juste de rectifier : les villes ne se soucient plus de leur lisibilité, mais bien de leur visibilité. Et c’est cette sur-représentation visuelle quelque peu vérolée que je questionne. Aujourd’hui, les villes communiquent pour quoi et à qui ?

On peut citer l’exemple de la ville de Béziers dont le maire FN a changé le logo pour retourner au blason d’origine (juxtaposé au Minion, typographie américaine, mais c’est un autre débat), dans une logique conservatrice et nationaliste.

C’est donc un discours à manipuler avec attention. D’un côté on applique la logique marchande du logo d’entreprise à nos villes, au détriment du symbolisme du lieu et de son histoire, et au risque de reconsidérer les territoires comme des produits. De l’autre, on frôle l’hystérie nationaliste et le communautarisme (à quelques rares exceptions…

… tous convergent en tout cas vers un mauvais goût prégnant)… En somme, on a d’un côté un repliement identitaire, de l’autre la nécessité de s’ouvrir au monde pour exister. Cette confusion des signes révèle une confusion plus profonde sur notre identité nationale et nos difficultés à se positionner, dans un contexte tendu à la fois politique (fermeture et surveillance des frontières), et économique (TAFTA, mondialisation).
La conséquence, c’est qu’on n’a plus de sentiment d’appartenance à un endroit, hormis nos souvenirs d’enfance de la maison parentale. On ne sait plus ce que veulent dire ni les blasons, ni les logos. Le seul lieu de subsistance d’une identité forte, de résistance, c’est le quartier, et ses images murales. Les jeunes tagguent leurs murs, signent leur ville, de manière répétée, pour revendiquer leur appartenance à ce lieu précis, quand ils sont souvent issus de cultures de pays différents. Ils témoignent d’un besoin de réaffirmer une identité, voire d’en recréer une, par le lieu dans lequel ils vivent.
Par Manon Coueslan