Réfléchir sur l’espace public est pour moi une évidence. Il est un cadre de vie dans lequel nous évoluons chaque jour, un espace complexe qui peut être appréhendé sous différents angles, d’un point de vue matériel ou plus symbolique. D’abord, il représente un ensemble d’espaces de passage et de rassemblement qui est à l’usage de tous mais qui n’appartient à personne. Ce caractère ambigu m’a toujours intéressé. Chacun doit pouvoir se l’approprier, et en même temps, tous doivent pouvoir le comprendre.
Aussi je m’interroge sur la nouvelle nature de l’espace public. Qu’est-ce-que l’espace public aujourd’hui ?
Quand je me balade dans la ville et que je recense tous les signes sur mon chemin, je m’aperçois qu’ils sont presque tous à caractères publicitaires ou administratifs. D’ailleurs, je pense que ces images ont transformé la nature de l’espace publique en même temps qu’elles ont transformé le citoyen. Est-il devenu un consommateur passif ? Nous devons cesser d’être moralisateur et de s’obstiner à condamner le citoyen. Cherchons plutôt à élaborer un regard critique sur notre espace public afin d’en comprendre son impact sur le citoyen. Je rejoindrais ainsi Vincent Perottet qui pense que ce dernier s’est finalement familiarisé avec ces images, ne prenant plus le temps de les décoder et de cultiver son regard. « Nous devons chercher à questionner le citoyen, cultiver son regard de façon à le rendre ouvert et critique. » (Vincent Perottet)
Mais alors, comment reconquérir l’espace public ? Comment recréer le dialogue avec le public ?
Pour tenter de répondre à cette question, je me suis intéressée au travail de Malte Martin qui met la ville au centre des préoccupations. Graphiste engagé, il s’intéresse à l’espace public et à l’impact du graphisme sur la ville et sur ses citoyens. Investir la ville va lui permettre de donner une autre dimension à ses images. En 1998, Malte Martin crée Agrafmobile, un atelier éphémère et itinérant de créations plastiques et scénographies urbaines. « Mon envie, c’est de recréer par ce théâtre visuel un espace public qui donne à voir et à lire autre chose que des signes administratifs et des messages commerciaux. Une tentative de reconquérir l’espace public comme un espace d’imagination appartenant à ceux qui y vivent. » (Martin Malte)
Ainsi, Malte Marin interroge l’univers visuel de la sphère publique dans lequel nous évoluons. Il crée une rupture dans le paysage, pour subvertir le regard de l’autre, le renverser, le bouleverser. Il cherche à provoquer une réaction des passants, à ralentir leur pas et proposer une « pause » dans leur itinéraire, une halte. De plus, il pense l’espace public comme un espace d’exposition à l’échelle du quartier. Son terrain d’expérimentation devient un véritable laboratoire où naissent de nouveaux vocabulaires graphiques.
En 2006, Malte Martin est invité par le Département de l’art dans la ville, pour promouvoir le boulevard de Magenta à Paris en phase de réhabilitation. Il doit célébrer la transformation de cet axe. Pour cela, il crée des totems qui font signe dans la ville. Ces totems évoluent, se transforment au fil des jours. De plus, il cherche à changer le rapport frontal qu’impose une affiche au promeneur en proposant une structure en volume que l’on peut contourner. Ces totems reprennent des citations de penseurs de la ville et se confrontent à celle du public. En effet, Malte Martin va directement recueillir les propos du public (débats publics sur l’aménagement, organisation des transports, vie sociale du quartier…). En recueillant les phrases du public, Malte Martin cherche à mettre en scène la prise de parole du public dans l’espace urbain. Il veut s’associer avec les habitants, renouer le dialogue avec le public, le faire participer à ces expériences pour montrer que la ville lui appartient et qu’il doit la reconquérir.
Son travail soulève beaucoup de questionnements et m’interroge sur le rôle du designer dans l’espace public comme paysage dénaturé, sur la relation entre ville et création éphémère, sur l’intervention du public au cœur du processus artistique et sur le regard du passant.
Par Sophie Lejot













